
Comme tous les dimanches je vais en faire une heure ce matin, et encore une heure cet après-midi. J’aime jouer du violoncelle, j’aime quand mes doigts courent sur la corde, quand j’entoure le corps de l’instrument, que mon poignet accompagne l’archet et que le son de velours m’envahit toute entière. Mais parfois, j’aimerais le jeter contre le mur, casser l’archet en deux, répandre de la colophane partout, et m’enfuir le plus loin possible de ce salon de musique.
Mais ce n’est pas le violoncelle le problème. C’est juste que je me sens étriquée dans cette vie trop rangée. Cette queue de cheval si lisse, ce jupon repassé, cette véranda cossue, est-ce bien moi ? Tout est réglé comme du papier à musique, pas d’improvisation possible.
Cette journée ne passera jamais, je suis déjà si lasse. Et ce soir on nous servira du thé dans la bibliothèque, Louis passera nous voir comme tous les dimanches soirs, et comme tous les dimanches soirs il jouera du piano, ma mère s’extasiera, elle nous laissera seule un moment, il me prendra la main et me dira des choses gentilles et plates.
Depuis toujours je m’ennuie, je me sens ailleurs, je ne la vis pas cette vie, tout glisse sur moi. Je suis si parfaite, je fais la fierté de ma mère, j’ai des amis de bonne famille, mon latin et mon grec sont plus qu’excellents, on me dit brillante en littérature et douée en couture, mais je me sens si lointaine de ça, si indifférente, comme éteinte à l’intérieur.
Depuis presque deux mois, je me suis réveillée. Avec Amélie, je suis allée dans un club, la musique était démente, un gars m’a prise par la taille et fait tourner, la batterie était si rapide, le son cognait dans mes tempes et mes genoux sont devenus du caoutchouc. J’ai ressenti comme une sensualité et en même temps une envie de sauter partout. Une envie d’en être. Cette musique, ces gens, cette joyeuse folie m’ont faite me sentir vivante pour la première fois depuis la mort de papa.
Je suis retournée dans cette cave enfumée, encore et encore, je me suis fait tourner la tête, et j’ai adoré ça. Alors ce soir dans la bibliothèque, j’annoncerai à ma mère et à Louis que je pars en tournée avec un groupe de rock’n'roll.