la neige des mots

Entre les murs- Avant le film 21 septembre 2008

Classé dans : Mes yeux mes oreilles — Neige @ 1:58
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C’est aussi ça l’effet Cannes. Les ventes de livres qui s’envolent après leur adaptation cinématographique. Les livres réédités immédiatement avec la photo du film en couverture, même avant que celui-ci ne soit sorti. Et moi qui lit « Entre les murs » de François Bégaudeau, dont l’adaptation par Laurent Cantet, avec l’auteur-prof de français dans son propre rôle, a obtenu la dernière palme d’or à Cannes (sortie le 23 septembre).

Je m’attendais à un bouquin-docu, un peu pamphlet. Pas du tout, c’est un roman. Frais, touchant, souvent drôle. Scènes de la vie quotidienne d’un prof de français d’un collège de ZEP pendant une année scolaire, avec la classe dont il est le prof principal. Un prof qui sait s’excuser, qui « charrie » les élèves, qui ne se mêle pas à ses collègues.

On ne sait rien de sa vie hors les murs, mais on pénètre avec lui dans ce petit monde qu’est le collège. Les conversations dans la salle des profs, les complaintes, les conseils de classe. Les moments de grâce, la solidarité, les moments d’incompréhension, l’impuissance. Les fiches incidents, les exclusions qui se succèdent, les rencontres avec les parents qui ne parlent pas français.

Les mots qu’il faut expliquer tout le temps, les phrases qu’il faut reformuler, les explications alambiquées, les grands moments de solitude d’un prof qui ne veut pas se faire prendre en défaut. Les élèves qui discutaillent tout, attachants et énervants à la fois. La détresse de Mariama (« M’sieur… J’suis perdue »), l’insolence de Khoumba, Tarek qui veut faire des dictées, Dico et Mezut les énervés, Sandra qui lit “La République”…

Extrait:

« A côté de mon père en uniforme, ce détail, somme toute assez commun, conférait pourtant à la photo sa singularité.

Je leur ai laissé dix minutes pour relever les compléments dans la phrase. Au bout de dix secondes, Fayad a levé le doigt.

- Ca veut dire quoi conférait ?

- Conférait c’est comme donnait. Ca veut dire donnait à la photo sa singularité.

Tous les autres ont barré ce qu’ils avaient commencé à faire. Salimata a levé le doigt, trois bracelets par bras, quatre colliers par cou.

-Ca veut dire quoi singularité ?

- Ca veut dire originalité. Tu comprends, originalité ?

- Oui ça veut dire que c’est beau.

- Non, ça veut dire que c’est particulier. Là, ça veut dire que le détail donnait un côté particulier à la photo.

Quand Alyssa cherche, son crayon en pâtit le monde s’embellit.

- Ca veut dire quoi déjà quand on va chez un particulier ?

- Oh là là, c’est autre chose ça. Ca va nous embrouiller.

Mezut n’avait pas besoin de ça pour se perdre.

-M’sieur la phrase elle commence où ?

- Ben quand même Mezut. La phrase c’est tout ce que j’ai écrit au tableau. Ca commence par la majuscule et ça termine par le point. Quand même.

(…)

- Monsieur je comprends pas pourquoi y’a somme au milieu de la phrase.

- Somme, t’es sûre ?

Je me suis penché sur la feuille.

- Ah oui d’accord, somme toute. (…) Vous n’avez qu’à laisser tomber somme toute, dans la phrase ça sert à rien, on peut très bien l’enlever.

Alyssa a desserré l’emprise de ses dents sur le crayon.

- Pourquoi ils l’ont mis si ça sert à rien ?

- D’abord c’est pas il au pluriel, c’est il au singulier. Le gars qu’a écrit ça, il est tout seul.

- Si le gars il a mis somme toute, nous on peut pas l’enlever, sinon ça veut dire ça sert à rien.

- Non, pas vraiment, mais pour les compléments ça sert à rien.

- Donc on le garde.

- Voilà. On le garde mais on le regarde pas.

- C’est obligé qu’on le regarde.

- Bon alors tu regardes un bon coup et après tu finis l’exercice parce que là on a plus le temps. »

François Bégaudeau, Entre les murs, 2006 (Gallimard).

 

La fanfare électronique 18 septembre 2008

Classé dans : Mes yeux mes oreilles — Neige @ 10:50
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“Quand l’homme marche des jours à travers la steppe il ne rêve que d’une chose : rencontrer une ville. Et, avant même cette hypothétique rencontre, ses pensées la créent de toute pièce.”

Le concert-spectacle “Trois villes imaginaires” a été inspiré par l’œuvre de l’écrivain Italo Calvino “Les Villes Invisibles”. Marco Polo raconte à l’empereur Kublai Khan les villes qu’il a rencontrées lors de ses grands voyages. Chaque ville porte le nom d’une femme. Des villes fantasmatiques, rêvées, improbables, poétiques. Armille qui est faite sans murs, Octavie la ville toile d’araignée, Eutropie qui contient plusieurs villes habitées à tour de rôle, Irène qui change quand on l’approche, Isaura la ville aux mille puits, Raïssa la ville triste qui contient une ville heureuse, Despina la ville des confins entre deux déserts… Des villes qui “comme les rêves sont faites de désirs et de peurs”. C’est un très beau texte, et le thème des villes fantasmées me parle particulièrement.

Pour chacune de ces villes imaginaires (Zobéîde, Clarisse et Octavie), La fanfare électronique a conçu un paysage sonore. Assistez à une partie d’échec entre Marco Polo et le Grand Khan. Plongez dans les atmosphères que crée cette fanfare d’un autre type avec ses instruments-machines…

Concert de musique expérimentale
21 septembre à 20h au chapiteau d’Adrienne (18ème)

http://www.myspace.com/fanfareelectronique

http://www.fanfare-electronique.com/

http://www.chapiteau-adrienne.fr/new/spip.php?article61

Extraits des “Villes invisibles” d’Italo Calvino

“A Ersilie, pour établir les rapports qui régissent la vie de la ville, les habitants tendent des fils qui joignent les angles des maisons, blancs, ou noirs, ou gris, ou blancs et noirs, selon qu’ils signalent des relations de parenté, d’échange, d’autorité, de délégation. Quand les fils sont devenus tellement nombreux qu’on ne peut plus passer au travers, les habitants s’en vont : les maisons sont démontées, il ne reste plus que les fils et leurs supports (…) Ils réédifient Ersilie ailleurs”

“Je dirai maintenant comment est faite Octavie, ville-toile d’araignée. Il y a un précipice entre deux montagnes escarpées : la ville est au-dessus du vide, attachée aux deux crête par des cordes, des chaînes et des passerelles (…) En dessous, il n’y a rien pendant des centaines et des centaines de mètres : un nuage circule ; plus bas on aperçoit le fond du ravin. Telle est la base de la ville : un filet qui sert de lieu de passage et de support. Tout le reste, au lieu de s’élever par-dessus, est pendu en dessous : échelles de corde, hamacs, maisons en forme de sacs, terrasses semblables à des nacelles, outres pour l’eau, becs de gaz, tournebroches, paniers suspendus à des ficelles, monte-charges, douches, pour les jeux trapèze et anneaux, téléphériques, lampadaires, vases de plantes aux feuillages qui pendent. Suspendue au-dessus de l’abîme, la vie des habitants d’Octavie est moins incertaine que dans d’autres villes. Ils savent que la résistance du filet a une limite.”

“Celui qui va à Baucis ne réussit pas à la voir, et il est arrivé. Des perches qui s’élèvent du sol à grande distance les unes des autres et se perdent au-dessus des nuages soutiennent la ville. On y monte par de petits escaliers. Les habitants se montrent rarement à même le sol, ils préfèrent ne pas descendre. Rien de la ville ne touche terre en dehors de ces longues pattes de phénicoptère sur lesquelles elle s’appuie (…) On fait trois hypothèses sur les habitants de Baucis : qu’ils haïssent la Terre ; qu’ils la respectent au point d’éviter tout contact avec elle ; qu’ils l’aiment telle qu’elle était avant eux, et que s’aidant de longues-vues et de télescopes pointés vers le bas, ils ne se lassent pas de la passer en revue, feuille par feuille, rocher par rocher, fourmi par fourmi, y contemplant fascinés leur propre absence”

 

La lecture abandonnée 14 juillet 2008

Classé dans : Digressions — Neige @ 6:44
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La lecture abandonnée, Felix Vallotton, 1924.

Je viens d’interrompre ma lecture de “La conjuration des imbéciles” de John Kennedy Toole. Un livre drôle, acide, avec des personnages tous plus décalés les uns que les autres, la vie à la Nouvelle-Orléans dans les années soixante… un livre qui avait tout pour me plaire. On est à la page 160 et je m’ennuie ferme. Certains personnages sont pourtant réjouissants et certains délires d’Ignatius le réac hypocondriaque, sont savoureux. Je ne sais pas trop à quoi ça tient, quelque chose dans le style ne me plait pas, la peinture des personnages ne me convainc pas, et Ignatius m’insupporte plus qu’il ne me fait rire.

Il arrive parfois que certains livres me tombent des mains, et que je ne les finisse pas. C’est rare, car soit j’ai envie de connaitre la fin, soit je suis assez indulgente car je sais qu’il arrive qu’on mette un certain temps à se mettre dans un bouquin, et finalement on ne regrette pas de s’être accroché. Ca m’a fait ça avec “L’attrape-coeur” de Salinger puis j’ai fini par m’attacher terriblement à Holden, et d’ailleurs les derniers chapitres sont particulièrement beaux, quand il est avec la “môme Phoebé”.

Il y a aussi ces livres qui ont nécessité plusieurs tentatives, et qui ont été un véritable plaisir : c’est le cas d’”Acid test” de Tom Wolfe, dont la narration journalistico-psychédélique m’a d’abord déroutée puis complètement embarquée. Il y a bien sûr ceux qui vous tombent des mains tellement ils sont mauvais: je n’ai pas pu m’infliger de terminer le 1er Marc Lévy (“Et si c’était vrai?”). Il y a également ces livres qu’on a dans la bibliothèque et dont on repousse toujours la lecture. Un de ceux là sur mes étagères est “Belle du seigneur” de Cohen. Peut-être certains livres doivent-ils attendre leur moment.

Et vous, quels livres vous sont tombés des mains ?

 

Les bibliothèques 20 juin 2008

Classé dans : Digressions — Neige @ 9:06
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J’aime les bibliothèques, leur atmosphère ouatée, les chuchotements des étudiants, j’aime déambuler entre les étagères et effleurer tous ces livres avant d’en ouvrir certains avec précaution, comme autant de boites qui contiennent leurs secrets. Tous ces livres qui attendent le lecteur qui va les faire vivre, auquel ils vont révéler l’âme sous l’enveloppe de papier.

Cette photo, je l’ai prise à la bibliothèque nationale d’Autriche, à Vienne. J’ai rêvé de monter à une échelle pour attraper un de ces gros livres et de le lire, seule, dans un des petits cabinets de travail auxquels on accède par des portes dérobées, ou sous la coupole au milieu des vieux globes célestes et terrestres et des statues.

A Paris, j’aime beaucoup la BNF François Mitterrand, mais il y a moins de livres en accès libre qu’à Beaubourg. J’aime bien Beaubourg, cette masse tubesque et colorée qui se moque de l’architecture avoisinante, j’aime les hauts plafonds de sa bibliothèque et la vue. Mais il faut faire la queue au moins une demi-heure pour entrer, il y a beaucoup de monde, du bruit, des va et viens incessants, je n’y bosse pas, en général je choisis des livres, je fais des photocopies et je repars.

En même temps c’est une bibliothèque vraiment spéciale, avec la cafétéria où viennent draguer des mecs, la terrasse pour fumer sa clope, les étrangers qui consultent des revues de leurs pays, les filles voilées au rayon philosophie, les étudiants d’histoire de l’art qui prennent deux places avec leurs bouquins, les gens qui regardent des films avec leurs gros écouteurs…

Une très bonne bibliothèque est la BDIC de la fac de Nanterre (bibliothèque de documentation internationale contemporaine), où on trouve des livres et archives uniques sur les mouvements sociaux, des affiches, revues politiques…

Ci-dessous deux photos d’une bibliothèque de l’artiste Anselm Kiefer (Hamburger Bahnhof, Berlin)