
Je suis installé dans un de ces fauteuils de plage bleus et blancs loués à la journée. Les fesses bien calées sur ma serviette, pour éviter la douleur de la peau qui reste collée en se relevant, un journal sur les cuisses, le soleil dans la tronche. Elle est allongée sur un transat à côté, en train de cramer sur le ventre, la tête entre les bras. Je la regarde un instant.
Sa cuisse cellulitée et marbrée, son maillot orange fluo 80’s trop petit qui boudine ses fesses, sa peau blanche avec des traces de boutons, sa poitrine sèche écrasée sur le transat, ses mains trop fines de sorcière, ses cheveux jaunâtres, son odeur âcre mélangée à celle de la crème solaire. Putain ce qu’elle est moche ça devrait pas être permis. Je peux vraiment plus la piffrer c’est dingue.
Pourtant je l’ai adoré à un point. J’aurais tout fait pour elle. Je la désirais sans cesse, intensément, violemment même. C’est sûr, on s’est marié trop vite. C’est ma faute. Je la voulais, à moi tout seul, tout le temps, tous les jours. Je me noyais dans son regard, je pouvais passer des heures à la contempler, à la caresser. Ah voilà qu’en plus elle s’est assoupie elle fait des bruits bizarres avec sa bouche écrasée tordue contre le matelas, si ça continue elle va baver. Au secours.
J’essaie de me concentrer à nouveau sur mon article, mais je n’y arrive pas. Mon esprit s’égare, j’imagine la vie sans elle, peinard. Je regarde le lac, une troupe de canards bien gras débarquent. Je les attire avec des miettes du goûter qu’elle m’a acheté. Elle me l’a ramené avec un air mielleux. Un chausson aux pommes. Tout ce que je déteste. Comme si elle savait pas que je les ai en horreur.
Elle fait semblant de toujours m’adorer, elle me couve de ses yeux globuleux et gras comme une tâche de pétrole sur la mer, me fait des petites attentions. Je pense qu’elle non plus ne peux plus m’encadrer mais c’est comme si la meilleure torture qu’elle avait trouvé était de rester une parfaite petite femme, tout en étant toujours à côté de la plaque. Elle va me rendre fou c’est clair.
Les canards s’approchent. Je ricane intérieurement et me mets à lancer des miettes tout autour de son transat. D’autres arrivent, attirés par le bon filon. Ils cancanent, se dodinent, ça la tire doucement de son sommeil je vois qu’elle remue un pied. Je jette carrément les miettes sur le transat maintenant. Les canards se jettent dessus, de plus en plus excités et rejoints par une poule d’eau immonde, prêts à monter sur le transat. J’en jette délicatement sur elle, j’ai tellement envie de rire que j’en hoquète. Ça y est ils picorent sur elle. Elle se réveille brutalement au milieu des volatiles et pousse un cri terrifié.
J’ai juste le temps de faire comme si je sortais de ma concentration sur mon journal et de lui demander avec sollicitude et l’air naïf ce qui lui arrive. Plus de miettes, le crime est parfait. Elle a les larmes aux yeux, la bouche déformée par le dégoût. Elle a horreur de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un oiseau. Elle s’est levée et les repousse avec ses pieds en tentant de garder un air digne. Elle halète “ah mon chéri mon chéri ils en ont après moi je sais pas pourquoi”. Je me mords la lèvre. Putain ce que je la déteste.
La fée Clochette dans la BD “Peter Pan” de Loisel





