la neige des mots

Les miettes 6 octobre 2009

Classé dans : Petites histoires — Neige @ 5:12
Tags: ,

canards

Je suis installé dans un de ces fauteuils de plage bleus et blancs loués à la journée. Les fesses bien calées sur ma serviette, pour éviter la douleur de la peau qui reste collée en se relevant, un journal sur les cuisses, le soleil dans la tronche. Elle est allongée sur un transat à côté, en train de cramer sur le ventre, la tête entre les bras. Je la regarde un instant.

Sa cuisse cellulitée et marbrée, son maillot orange fluo 80’s trop petit qui boudine ses fesses, sa peau blanche avec des traces de boutons, sa poitrine sèche écrasée sur le transat, ses mains trop fines de sorcière, ses cheveux jaunâtres, son odeur âcre mélangée à celle de la crème solaire. Putain ce qu’elle est moche ça devrait pas être permis. Je peux vraiment plus la piffrer c’est dingue.

Pourtant je l’ai adoré à un point. J’aurais tout fait pour elle. Je la désirais sans cesse, intensément, violemment même. C’est sûr, on s’est marié trop vite. C’est ma faute. Je la voulais, à moi tout seul, tout le temps, tous les jours. Je me noyais dans son regard, je pouvais passer des heures à la contempler, à la caresser. Ah voilà qu’en plus elle s’est assoupie elle fait des bruits bizarres avec sa bouche écrasée tordue contre le matelas, si ça continue elle va baver. Au secours.

J’essaie de me concentrer à nouveau sur mon article, mais je n’y arrive pas. Mon esprit s’égare, j’imagine la vie sans elle, peinard. Je regarde le lac, une troupe de canards bien gras débarquent. Je les attire avec des miettes du goûter qu’elle m’a acheté. Elle me l’a ramené avec un air mielleux. Un chausson aux pommes. Tout ce que je déteste. Comme si elle savait pas que je les ai en horreur.

Elle fait semblant de toujours m’adorer, elle me couve de ses yeux globuleux et gras comme une tâche de pétrole sur la mer, me fait des petites attentions. Je pense qu’elle non plus ne peux plus m’encadrer mais c’est comme si la meilleure torture qu’elle avait trouvé était de rester une parfaite petite femme, tout en étant toujours à côté de la plaque. Elle va me rendre fou c’est clair.

Les canards s’approchent. Je ricane intérieurement et me mets à lancer des miettes tout autour de son transat. D’autres arrivent, attirés par le bon filon. Ils cancanent, se dodinent, ça la tire doucement de son sommeil je vois qu’elle remue un pied. Je jette carrément les miettes sur le transat maintenant. Les canards se jettent dessus, de plus en plus excités et rejoints par une poule d’eau immonde, prêts à monter sur le transat. J’en jette délicatement sur elle, j’ai tellement envie de rire que j’en hoquète. Ça y est ils picorent sur elle. Elle se réveille brutalement au milieu des volatiles et pousse un cri terrifié.

J’ai juste le temps de faire comme si je sortais de ma concentration sur mon journal et de lui demander avec sollicitude et l’air naïf ce qui lui arrive. Plus de miettes, le crime est parfait. Elle a les larmes aux yeux, la bouche déformée par le dégoût. Elle a horreur de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un oiseau. Elle s’est levée et les repousse avec ses pieds en tentant de garder un air digne. Elle halète “ah mon chéri mon chéri ils en ont après moi je sais pas pourquoi”. Je me mords la lèvre. Putain ce que je la déteste.

 

Rue Grégoire de Tours 14 décembre 2008

Classé dans : Petites histoires — Neige @ 5:04
Tags: ,

Il est allongé contre moi. Je le regarde dormir. Je n’arrive pas à croire qu’il soit revenu. Je suis allée en Italie, j’ai vu le soleil, mais je n’ai pas réussi à passer à autre chose. J’ai quand même pensé à lui. Tout le temps. Et en rentrant à l’appart, notre appart, il était là. Tout simplement. J’ai cru défaillir, puis j’ai caché mon trouble, j’ai enfoui mes questions. Je ne lui ai jamais demandé pourquoi il était parti, où il était, ce qu’il avait fait, pourquoi il était revenu. Bizarrement je m’en fous complètement. Il est là et c’est tout ce qui compte. Je l’adore. Je suis si avide de lui. Je regarde sa bouche tout le temps, parfois je ne l’écoute même plus, j’ai tellement envie de dévorer ses lèvres. Mais je lui en veux encore et je ne peux me défaire de l’impression que je vais me réveiller et qu’il aura à nouveau disparu. Je m’efforce de ne pas y penser, mais au moment de m’endormir tous les soirs, je suis saisie d’une angoisse sourde et je reste là à le regarder, pleine d’interrogations.
Je me blottis tout contre lui, la tête dans son aisselle je le renifle comme un petit animal.
Je le sais bien pourtant.
Il repartira.

Brassaï, Chez Suzy, rue Grégoire de Tours, 1932.

Brassai

Elle est allongée contre moi. Je la regarde dormir. Finalement, je ne lui ai jamais envoyé la lettre. Mais je suis revenu. J’ai tout laissé derrière moi là-bas et je suis rentré à l’appart, tout joyeux avec mon sac en toile, comme le marin qui rentre au port. Elle n’était pas là. Cette fois c’est moi qui l’ai attendu. Elle est revenue d’Italie. Elle n’a jamais posé de questions. Je suppose qu’elle ne veut pas savoir. Je l’adore. Je la trouve encore plus insouciante qu’avant. Plus libre, plus sensuelle, goulue même. Elle me fait l’amour. Parfois violemment. J’ai envie de profiter au maximum, de vivre à fond avec elle. On ne travaille pas. On sort, on se balade, on fait l’amour n’importe où, dans les parcs, dans la voiture, dans le train, au cinéma, dans les toilettes des boites, l’autre jour derrière un arbre au Père Lachaise. Ce qui est étrange, c’est qu’elle n’a pas changé d’attitude envers moi, on dirait qu’elle ne m’en veut pas, elle est restée si spontanée et passionnée.
Je me suis réveillé avant elle, et je la regarde. Elle fronce les sourcils en dormant.
Je pense qu’elle le sent, une partie d’elle le sait bien.
Je repartirai.

 

Au bout du quai 10 décembre 2008

Classé dans : Petites histoires — Neige @ 2:27
Tags: , ,

Paul Delvaux

Paul Delvaux, La robe de mariée, 1976.


Il fait encore nuit. J’ai si froid. Ça fait des heures, des jours que je l’attends, au bout du quai, dans cette putain de gare déserte, dans cette putain de brume matinale, des mois maintenant que je l’attends.

En vain. Je sais qu’il ne reviendra jamais. Mais je ne l’apprends pas. Je m’y refuse. Je m’y oppose. Je l’aime tellement, j’ai envie de le hurler aux voies ferrées. Rendez-le moi !

Pour lui j’ai tout perdu. Ma famille, mes amis. Ma dignité. Ma raison. Mon appart qu’il trouvait trop vieillot. Mon chat qui lui filait des allergies.

Est-ce que je n’ai pas toujours su que c’était un arnaqueur et un aventurier, qu’il repartirait sans un mot sans un bruit ? J’ai arrêté de réfléchir, de m’interroger, de contester, j’ai cru qu’il n’y avait plus de questions, j’ai cru qu’il était l’essentiel.

Et le jour où il a pris ce train pour Bruxelles je n’ai même pas vérifié qu’il avait bien un aller-retour ; sa longue étreinte désespérée, qui m’a laissée le souffle court, haletante et humide sur le quai, n’a éveillé aucun soupçon en moi. J’ai envoyé des baisers avec mes mains tout le temps que le train partait, même quand il ne pouvait plus me voir derrière sa fenêtre.

Et quand il n’est toujours pas revenu au bout du week-end, puis au bout de la semaine, puis au bout du mois… Impossible pour moi de comprendre.

Au début j’ai eu carrément envie de me tirer une balle, j’ai joué à la roulette russe avec mon petit flingue. Clic. Clac. J’ai pris diverses drogues. Se laisser sombrer. Profond. Puis j’ai été très en colère, contre lui mais surtout contre moi. Puis je suis devenue folle. Complètement barrée et complètement seule. Je me suis mise à penser qu’il allait revenir, et je me suis mise à aller tous les jours attendre le train de Bruxelles, qui passait à 6h25.

Et ce matin encore me voilà au bout de ce quai, superbe dans ma robe d’un blanc virginal, pomponnée, coiffée, maquillée, parfumée,  épilée, porte-jarretellée, ayant appris par cœur des mots  brûlants que je lui dirais quand il me prendra dans ses bras en descendant. Pour qu’il ne reparte plus jamais. Comme tout les jours je me suis postée au début du quai n°5, à la seule sortie possible, j’ai plissé les yeux pour bien voir les têtes de tous les passagers qui s’éparpillaient, ensuite j’ai descendu le quai jusqu’au bout, vérifié dans le train qu’il n’y avait vraiment plus personne, et me voilà scrutant le lointain des rails avec la main sur le front, comme une femme de marin devant la mer maudite.

Tout à coup au bout de ce quai, dans la clarté  de la lune, je ris, à poumons déployés, un rire formidable, énorme, qui enfle et résonne, libérateur. C’est mon tour de prendre le train. Tout à coup, je veux voir le soleil.  Je veux revivre, je veux m’amuser, je veux créer à nouveau. Et écrire enfin notre histoire pour pouvoir tourner la page.

 

Haïku du soir 7 octobre 2008

Classé dans : Parenthèses poétiques — Neige @ 7:07
Tags: , ,

Une page blanche

Les draps sans toi

Je les froisse pour oublier le spleen et les pieds froids.