Il est allongé contre moi. Je le regarde dormir. Je n’arrive pas à croire qu’il soit revenu. Je suis allée en Italie, j’ai vu le soleil, mais je n’ai pas réussi à passer à autre chose. J’ai quand même pensé à lui. Tout le temps. Et en rentrant à l’appart, notre appart, il était là. Tout simplement. J’ai cru défaillir, puis j’ai caché mon trouble, j’ai enfoui mes questions. Je ne lui ai jamais demandé pourquoi il était parti, où il était, ce qu’il avait fait, pourquoi il était revenu. Bizarrement je m’en fous complètement. Il est là et c’est tout ce qui compte. Je l’adore. Je suis si avide de lui. Je regarde sa bouche tout le temps, parfois je ne l’écoute même plus, j’ai tellement envie de dévorer ses lèvres. Mais je lui en veux encore et je ne peux me défaire de l’impression que je vais me réveiller et qu’il aura à nouveau disparu. Je m’efforce de ne pas y penser, mais au moment de m’endormir tous les soirs, je suis saisie d’une angoisse sourde et je reste là à le regarder, pleine d’interrogations.
Je me blottis tout contre lui, la tête dans son aisselle je le renifle comme un petit animal.
Je le sais bien pourtant.
Il repartira.
Brassaï, Chez Suzy, rue Grégoire de Tours, 1932.

Elle est allongée contre moi. Je la regarde dormir. Finalement, je ne lui ai jamais envoyé la lettre. Mais je suis revenu. J’ai tout laissé derrière moi là-bas et je suis rentré à l’appart, tout joyeux avec mon sac en toile, comme le marin qui rentre au port. Elle n’était pas là. Cette fois c’est moi qui l’ai attendu. Elle est revenue d’Italie. Elle n’a jamais posé de questions. Je suppose qu’elle ne veut pas savoir. Je l’adore. Je la trouve encore plus insouciante qu’avant. Plus libre, plus sensuelle, goulue même. Elle me fait l’amour. Parfois violemment. J’ai envie de profiter au maximum, de vivre à fond avec elle. On ne travaille pas. On sort, on se balade, on fait l’amour n’importe où, dans les parcs, dans la voiture, dans le train, au cinéma, dans les toilettes des boites, l’autre jour derrière un arbre au Père Lachaise. Ce qui est étrange, c’est qu’elle n’a pas changé d’attitude envers moi, on dirait qu’elle ne m’en veut pas, elle est restée si spontanée et passionnée.
Je me suis réveillé avant elle, et je la regarde. Elle fronce les sourcils en dormant.
Je pense qu’elle le sent, une partie d’elle le sait bien.
Je repartirai.
Dites, Neige, si maintenant vous écrivez les deux parties de l’histoire, je ne vais plus rien avoir à faire que de vous lire
Très joli texte sur la persistance des sentiments et l’inconstance des comportements.
Et l’important est-il dans le quotidien de l’amour, ou la sublimation de l’absence de l’être aimé ?
Je penche toutefois sur la gourmandise de l’amour au quotidien, je suis trop sensuel… bien que cérébral.
Merci Philémon de vous emparer de ces histoires ainsi, j’ai beaucoup aimé l’histoire berlinoise vue par le chat!
Pour avoir vécu l’absence aussi bien que l’amour au quotidien, je choisis le quotidien, même si c’est moins romanesque… Les amours à distance sont usants (bien qu’uniques).
Heureux que vous ayez pris du bon temps à me lire. Vous m’avez donné l’envie de réécrire des histoires. Mais je n’ai pas encore votre maestria, je m’y emploie.
Oui, les amours distants sont uniques, je les ai vécus également. Je préfère désormais un quotidien plus sobre, mais pourquoi serait-il moins romanesque ? En tout cas tout aussi romantique,.
Elle me rend triste ton histoire, mais qu’elle est jolie.
J’adore cette photo ; Brassaï est vraiment le maître.