
Paul Delvaux, La robe de mariée, 1976.
Il fait encore nuit. J’ai si froid. Ça fait des heures, des jours que je l’attends, au bout du quai, dans cette putain de gare déserte, dans cette putain de brume matinale, des mois maintenant que je l’attends.
En vain. Je sais qu’il ne reviendra jamais. Mais je ne l’apprends pas. Je m’y refuse. Je m’y oppose. Je l’aime tellement, j’ai envie de le hurler aux voies ferrées. Rendez-le moi !
Pour lui j’ai tout perdu. Ma famille, mes amis. Ma dignité. Ma raison. Mon appart qu’il trouvait trop vieillot. Mon chat qui lui filait des allergies.
Est-ce que je n’ai pas toujours su que c’était un arnaqueur et un aventurier, qu’il repartirait sans un mot sans un bruit ? J’ai arrêté de réfléchir, de m’interroger, de contester, j’ai cru qu’il n’y avait plus de questions, j’ai cru qu’il était l’essentiel.
Et le jour où il a pris ce train pour Bruxelles je n’ai même pas vérifié qu’il avait bien un aller-retour ; sa longue étreinte désespérée, qui m’a laissée le souffle court, haletante et humide sur le quai, n’a éveillé aucun soupçon en moi. J’ai envoyé des baisers avec mes mains tout le temps que le train partait, même quand il ne pouvait plus me voir derrière sa fenêtre.
Et quand il n’est toujours pas revenu au bout du week-end, puis au bout de la semaine, puis au bout du mois… Impossible pour moi de comprendre.
Au début j’ai eu carrément envie de me tirer une balle, j’ai joué à la roulette russe avec mon petit flingue. Clic. Clac. J’ai pris diverses drogues. Se laisser sombrer. Profond. Puis j’ai été très en colère, contre lui mais surtout contre moi. Puis je suis devenue folle. Complètement barrée et complètement seule. Je me suis mise à penser qu’il allait revenir, et je me suis mise à aller tous les jours attendre le train de Bruxelles, qui passait à 6h25.
Et ce matin encore me voilà au bout de ce quai, superbe dans ma robe d’un blanc virginal, pomponnée, coiffée, maquillée, parfumée, épilée, porte-jarretellée, ayant appris par cœur des mots brûlants que je lui dirais quand il me prendra dans ses bras en descendant. Pour qu’il ne reparte plus jamais. Comme tout les jours je me suis postée au début du quai n°5, à la seule sortie possible, j’ai plissé les yeux pour bien voir les têtes de tous les passagers qui s’éparpillaient, ensuite j’ai descendu le quai jusqu’au bout, vérifié dans le train qu’il n’y avait vraiment plus personne, et me voilà scrutant le lointain des rails avec la main sur le front, comme une femme de marin devant la mer maudite.
Tout à coup au bout de ce quai, dans la clarté de la lune, je ris, à poumons déployés, un rire formidable, énorme, qui enfle et résonne, libérateur. C’est mon tour de prendre le train. Tout à coup, je veux voir le soleil. Je veux revivre, je veux m’amuser, je veux créer à nouveau. Et écrire enfin notre histoire pour pouvoir tourner la page.
Ma chérie, quand tu liras cette lettre, c’est que je serai dans l’incapacité de te la remettre moi-même. Sache juste que l’ami qui te la remet risque sa vie, mais il le fait par amitié pour moi, et parce qu’il est intrigué par notre histoire dont je lui ai parlé maintes et maintes fois.
Le jour de mon départ pour une nouvelle mission pour la Cause (tu m’excuseras d’être elliptique à son sujet), j’ai bien vu que nos effusions étaient, comment dirais-je, définitives, délicates, désespérées, oui, c’est cela, le terme exact, désespérées, car bien que j’en aie ri à ce moment, te chuchotant comme j’appréciais ton abandon, comme si nous ne devions plus jamais nous revoir, je savais alors que nous ne nous reverrions pas. La mission qui m’était confiée était périlleuse, je ne pouvais rien t’en dire. Et pourtant, si tu savais comme j’avais envie de te serrer dans mes bras longtemps encore, si longtemps, une éternité d’amour, une éternité de vie.
Combien ce jour-là j’ai eu envie de t’entraîner dans un endroit isolé, comme nous avions tant l’habitude de le faire, pour une dernière fois, tendrement mais impérieusement te prouver mon amour en honorant ta féminité. Mais le temps m’était compté, plus qu’à toi bien sûr qui pensais sans doute que les retrouvailles seraient comme à chaque fois une fête.
Te donner signe de vie était te mettre en danger. Oh, bien sûr, j’aurais du penser aux conséquences lorsque je t’ai rencontrée, mais comme toujours, mon orgueil de mâle s’attendait à consommer une proie facile, jeune et fraîche, le prédateur aime exhiber ses trophées de chasse.
Et pourtant, ce fut lorsque je sentis ton regard posé sur moi, intrigué peut-être, sans doute ému, troublé et apaisé, alors que nous venions de faire l’amour pour la première fois, que je m’étais rendu compte que cette rencontre ne serait pas de même nature que les précédentes. Il aurait été tellement simple de « tirer un coup », voire deux ou trois tellement ta féminité était envoûtante et ta folie amoureuse communicative. Je serais alors passé pour un goujat, un salaud, comme un de ces nombreux hommes qui ont partagés un moment de ta vie, flairant la belle salope et profitant de ton cul, comme on se gausse entre nous pendant les fins de soirées avinées qui se traînent.
Mais ce jour-là fut ma rédemption, alors même que j’étais encore en toi à reprendre souffle, reprendre vie après ce si doux et si acharné combat. Et j’ai perdu la tête dans tes grands yeux verts étonnés, allant jusqu’à nier ce qui était ma vie, et les dangers qu’elle comportait.
Je suis cette nuit-là tombé en amour de toi, j’ai su que tu étais celle que j’avais si longtemps cherché, et maintenant que tu étais frissonnante dans mes bras, d’amour et de froid après l’assaut, je n’eus de cesse de me prouver – nous prouver ? – que malgré les risques, nous pouvions vivre au grand jour cet amour si fort.
Mais la Cause a retrouvé ma trace…
Oh, bien sûr, je t’ai regardée vivre par procuration pendant quelques temps, j’avais de tes nouvelles par une collègue de la Cause qui te voyait très régulièrement arpenter le quai du Bruxelles-Paris de 6h25, d’abord très calme, et à mesure que les semaines passaient plus excitée, parfois échevelée, à la limite de folie, me disait-elle.
Et moi, retranché dans le camp retranché où la Cause préparait ses interventions, je griffais les murs et me cognait la tête devant tant de folies humaines, alors que si près de moi, un petit bout d’amour m’attendait, et me prouvait chaque jour l’amour qu’elle me portait.
Mais on est toujours rattrapé par son passé, et si souvent on peut reconstruire dessus, là les fondations sont si peu solides que rien ne pourrait durer, je le sais.
Demain, je pars en mission. Sans doute la plus difficile de ma carrière. J’ai obtenu de la Cause que ce soit la dernière, je ne pense en ce moment qu’à nos retrouvailles, car j’ai l’intuition que je vais sortir vainqueur de ce dernier combat, une si frêle et si patiente et si amoureuse princesse m’attend, je dois vaincre.
Et demain, j’espère revenir en conquérant de notre amour sur le quai du Bruxelles-Paris de 6 h 25. Et pouvoir te crier mon amour. A défaut, lis cette lettre et tu sauras que je n’ai jamais cessé de t’aimer, et que de là où je suis, je continuerai à t’aimer et à t’attendre.
Que la vie te garde, mon amour, et prenne soin de toi. Je t’aime.
Philémon! Merci pour ce texte. Est-il trop tard pour leur amour? à suivre…
Une robe de mariée, en effet, c’est bizarrement tragique.
une robe de mariée, c’est une illusion
Philémon,
Il a donc fallu cette nouvelle épreuve pour que tu me reviennes à moi, à moi seule…
Ces moments que tu partageais avec elle, je les ai sentis, tous : blessures profondes
douleur jamais encore ressentie
souffrance humain inégalée
Tu m’a fait terriblement souffrir par des voyages en mission pour la Cause. Oh oui, quelle cause !
Finalement tu es revenu : sans doute parce qu’ “elle” ne pouvait t’apporter ce que je t’apporte.
Seule, je sais que l’amour que j’ai pour toi est plus fort que tous, que tout.
Même la folie n’y pourra rien.
Tu es là.
Je t’ai attendu avant de mourir. Tu n’es pas revenu.
Maintenant, nous seuls, seuls, en amour, dans l’éternité.
On dirait une aventure de Pénéloop…
Pénéloop